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Le foot portugais

Entretien – Pedro Mendes : “J’ai toujours fermé ma bouche et j’ai travaillé”

Devenu l’une des références de la Ligue 1 à son poste, l’international portugais Pedro Mendes est revenu sur son parcours atypique, en exclusivité pour Trivela.

Il est l’un des protagonistes du bon début de saison du Montpellier HSC. A 29 ans, Pedro Mendes s’est affirmé au fil des années comme un défenseur central solide de la Ligue 1. Pourtant, tout n’a pas toujours été évident dans la carrière de l’international portugais. Entretien.

Ton équipe, Montpellier, a plutôt bien débuté la saison, avec trois victoires en quatre matchs de championnat. D’un point de vue personnel, comment tu te sens en ce début de saison, tant sur le plan physique que mental ?

Physiquement je suis quelqu’un de très actif. Même pendant les jours de repos, j’essaie toujours d’entretenir mon corps. Je n’aime pas rester tranquille trop longtemps. Pendant le confinement, j’ai eu la chance d’avoir le matériel nécessaire pour pouvoir m’entrainer chez moi. On attendait tous le début du championnat avec beaucoup d’impatience. Sur le premier match, je suis sorti avec des crampes au mollet parce que je n’avais pas joué à haut niveau depuis plusieurs mois. Mais avec l’enchaînement des matchs, ça va mieux, je retrouve du rythme.

“Je n’étais pas prêt”

Revenons sur ta carrière. Tu as été formé au Sporting CP, où tu n’as malheureusement pas souvent eu ta chance. Comment as-tu vécu cette première expérience ?

La première année où tu passes professionnel est toujours compliquée. Soit tu as le talent et tu es différent des autres, ce qui n’est pas mon cas, soit tu dois bosser et prendre l’opportunité quand elle se présente. A mon époque il n’y avait pas d’équipe B qui jouait dans des championnats professionnels comme on le voit aujourd’hui au Portugal. Moi, je n’étais pas prêt à passer professionnel, c’est pour ça que j’ai dû enchaîner les prêts.

Le premier prêt, c’est au Real SC, petit club situé à Queluz à l’ouest de Lisbonne, où tu avais d’ailleurs déjà joué avant de signer au Sporting. Que peux-tu nous dire à ce sujet ?

C’est vrai, c’était le club proche de chez moi. Le Real SC, c’était un club de D3, qui était partenaire du Sporting. Beaucoup de jeunes joueurs qui venaient de passer professionnels au Sporting allaient là-bas pendant une saison pour faire la transition, et passer du fait de jouer contre des joueurs de notre âge, au fait de jouer contre des adultes.

Après cette expérience d’une saison au Real SC, tu atterris en Suisse, au Servette. On sait que la Suisse est ton pays de naissance, as-tu une relation particulière avec ce pays ?

Non, pas plus que ça. Mes parents étaient des émigrants qui, comme beaucoup, recherchaient des meilleures conditions de vie. J’ai toujours de la famille en Suisse, à Neuchâtel et à Genève. Mais ce n’était pas une volonté de ma part de jouer dans ce pays plus qu’un autre, c’était plus une bonne coïncidence.

“J’ai toujours fermé ma bouche et j’ai travaillé”

L’année d’après, c’est le grand Real Madrid qui t’accueille. Là-bas, tu joues surtout avec l’équipe B, qu’on appelle aussi la Castilla. Comment s’est passée ton arrivée à Madrid ? On dit que c’est Jorge Mendes qui t’a envoyé là-bas ?

On ne va pas le cacher, c’est vrai, c’est Jorge Mendes qui m’a envoyé au Real Madrid, mais il ne faut pas non plus m’enlever du mérite. Il a des milliards d’autres joueurs, si j’étais mauvais, il n’aurait pas donné mon nom. S’il m’a choisi c’est qu’il a senti quelque chose. Il m’a proposé à l’entraîneur de l’époque, José Mourinho, qui a aussi approuvé ma venue.

Et comment s’est passé la phase d’intégration dans un si grand club ?

En fait, ça ne s’est pas super bien passé. Comme tu l’as dit, j’avais l’image d’un membre du « clan Mendes », et ce n’était pas très bien vu de la part de certains de mes coéquipiers. Ce genre de situation ne s’applique pas qu’au Real, c’est fréquent quand un étranger arrive dans un nouveau club. Ça fait partie de l’apprentissage, j’ai toujours fermé ma bouche et j’ai travaillé. Petit à petit, j’ai gagné le respect du groupe. Je peux te dire que la plupart de ces mecs qui parlaient de moi à l’époque, on ne sait même pas ce qu’ils deviennent aujourd’hui. C’est comme ça, c’est la vie, c’est le karma.

Et au moment où on t’expose le projet Real Madrid, on te promet de jouer avec l’équipe première, ou tu savais d’entrée que tu allais principalement jouer avec l’équipe réserve ?

Quand je suis arrivé, José Mourinho m’a pris dans son bureau, et m’a dit que pour moi les objectifs étaient clairs : je jouerais dans un premier temps avec la Castilla, mais comme l’équipe première joue beaucoup de matchs chaque saison, je pourrais être amené à rejoindre le groupe pour certains entraînements, voire certains matchs. Il m’a dit que quoi qu’il arrivait, si je faisais bien mon travail, ce prêt m’ouvrirait forcément des portes, au Real ou ailleurs. Il m’a dit de profiter avant tout.

Tu as joué ton seul et unique match avec l’équipe première du Real Madrid en Ligue des Champions, contre l’Ajax. Peux-tu nous raconter ?

Le foot c’est imprévisible. C’était lors de la phase de poule, on était déjà qualifiés pour le tour suivant, et le match du week-end c’était contre Barcelone. Durant la rencontre, mon coéquipier Alvaro Arbeloa sent une petite douleur à la cuisse. J’étais alors le seul défenseur sur le banc. J’ai été surpris quand Mourinho m’a demandé d’entrer. Il ne voulait pas prendre de risque, et préserver son titulaire. Je n’étais pas arrière droit, mais j’étais le seul capable de remplacer Alvaro Arbeloa. J’ai profité. C’est un rêve devenu réalité, personne ne pourra m’enlever ça de ma carrière.

Comment tu pourrais définir ta relation avec Mourinho ?

La saison dernière, on jouait contre Lille, avec Montpellier. Il était là, au stade. A la fin du match, j’étais devant le vestiaire de Lille, je parlais avec les deux frères Fonte, et je vois Mourinho à côté, en pleine interview. D’un coup, il me voit, et il arrête l’interview et me crie « Eh Pedro, ça va ? » comme si c’était mon pote. On a parlé un peu, c’était marrant, parce que ça faisait des années que je n’avais pas eu de contacts avec lui. Il ne m’avait pas oublié.

C’est quelqu’un qui donne beaucoup, mais il en attend beaucoup aussi. Si tu as besoin d’une faveur, comme quelques jours de vacances pour aller voir ta famille par exemple, il va te les laisser. Par contre, sur le terrain, il faut que tu laisses ta peau pour lui. C’est principalement ça, que je retiens de lui.

“Neuf mois sans salaire, c’était chaud”

Tu reviens ensuite au Sporting, et alors que le club vit une période d’élections présidentielles, tu décides de rejoindre l’Italie, et Parme. Raconte-nous.

En fait, je n’avais pas d’autres solutions que de partir. Au Sporting, on m’a fait beaucoup de promesses, on m’a dit qu’on allait me prolonger, mais je n’ai jamais rien reçu de concret. Tout était un peu flou. Avec le changement de direction, je n’étais même pas sûr que les personnes qui me promettaient des choses allaient rester au club. J’avais besoin de stabilité, et c’est ce que Parme m’a proposé. Si le Sporting m’avait proposé la même chose que Parme, je serais resté. Mais il n’y avait rien de concret, que des paroles.

Durant les six premiers mois en Italie, je me dis que je viens pour apprendre. Il y avait beaucoup de joueurs expérimentés comme Amauri, Antonio Cassano, Alessandro Luccarelli, Gabriel Paletta … Je me disais que la concurrence était forte, mais que j’étais là pour apprendre. Et puis tu joues, tu profites de la suspension de l’un, de la blessure de l’autre. J’ai fait mon premier match contre la Juventus, ça a été une belle surprise pour tout le monde parce que personne ne me connaissait. A partir de là, je voulais montrer qui était Pedro Mendes.

A l’époque j’avais 22 ans, je jouais peu, on me disait qu’il fallait que je continue à apprendre, à progresser, mais comment progresser quand on n’a pas notre chance ? Je me disais que si j’avais été capable d’être à la hauteur contre la Juventus, je pouvais aussi l’être face aux autres équipes. Je voyais que je n’avais pas trop d’opportunités à Parme, alors j’ai décidé d’aller chercher du temps de jeu à Sassuolo, en prêt.

Quand tu reviens de ce prêt, le mythique club de Parme dépose bilan. Comment tu l’as vécu, depuis l’intérieur ?

Quand je suis revenu, tout allait bien. C’est deux ou trois mois plus tard qu’il y a eu des problèmes. Le président voulait vendre la société, il nous disait qu’il ne pouvait plus nous payer tant qu’il n’y avait pas de nouvel investisseur. Malgré tout, on n’a pas arrêté de jouer, de s’entraîner. Le public était avec nous. Neuf mois sans salaire, c’était chaud. Il y avait même un joueur qui ne pouvait plus payer son loyer. Malgré tout, on a réussi à gagner la Juventus à domicile, à faire match nul contre Naples. Sur les trois derniers mois, la Ligue et les autres clubs de Serie A nous avaient même donné de l’argent, parce qu’on avait menacé d’arrêter de jouer.

Je pense que la Ligue était aussi responsable, car elle avait approuvé notre participation à la Serie A en début de saison, alors qu’on en était pas capable financièrement. C’est risqué de jouer gratuitement quand tu es joueur. Si tu te blesses, tu perds toutes les opportunités derrière. Quel club va prendre un mec qui sort des croisés ? C’est pour ça que plusieurs joueurs avaient résilié leur contrat, comme Felipe, ou Antonio Cassano. Perso, j’avais un peu de sous de côté, donc je suis resté en me disant que même si mon avenir n’était pas à Parme, c’était l’opportunité d’enchaîner les matchs et de me montrer au plus haut niveau. C’est d’ailleurs comme ça que j’ai tapé dans l’œil des recruteurs de Rennes.

“La régularité, je l’ai trouvé à Montpellier”

Suite à cette saison infernale, tu signes en France, à Rennes. Tu n’as pas eu l’occasion de rester en Italie ?

A la base, je voulais rester. Mais ce n’était pas clair avec les agents. Je voyais des articles où ça disait que j’étais « une bonne affaire », mais je n’avais pas d’offre, alors que j’étais gratuit. C’était bizarre. Ce qui était concret, c’était Rennes. Je préfère le concret à la parole. Les mots s’envolent avec le vent. On peut me dire un truc aujourd’hui, et le contraire le lendemain. Rennes m’a proposé de la stabilité, c’est ce que je cherchais.

Je suis arrivé dans un championnat que je ne connaissais pas du tout. A l’époque, au Portugal, personne ne regardait le championnat français, à part peut-être les matchs de Pauleta à Bordeaux ou au PSG. Là-bas, personne ne regardait un Lorient – Strasbourg par exemple. J’ai donc découvert. Et à Rennes, j’ai été agréablement surpris de voir un si grand club. Au niveau des installations, de la structure … Honnêtement, ça ne m’étonne pas qu’ils soient actuellement dans le top 5 du championnat français.

Sur le plan sportif, ça se passe plutôt bien au début, puis il y a un changement de coach. J’ai aussi eu quelques blessures, qui ont fait que je n’ai pas réussi à trouver de la régularité dans mes performances, au cours de mes deux saisons à Rennes. La régularité, je l’ai trouvé à Montpellier.

Le Montpellier HSC, on en vient. Qu’est-ce que tu peux nous dire sur ton arrivée dans ce club, et sur ton expérience là-bas ?

Déjà au niveau de la ville, c’est complètement différent. J’étais très bien accueilli en Bretagne, mais Montpellier se rapproche un peu plus de ce que je connaissais à Lisbonne. Le soleil, la plage. Avec ma famille, on se sent chez nous ici. Quand tout se passe bien sur le plan extra-sportif, en général, sur le terrain ça marche aussi. On enchaîne, on joue, on gagne, on a des résultats, je pense qu’on est sur une bonne lancée. Ca fait maintenant quatre ans que je suis ici, ma famille et moi sommes très heureux d’avoir accepté ce challenge.

“En Seleção, je voulais montrer que je n’étais pas là par hasard”

Montpellier c’est aussi le club qui t’a permis de découvrir l’équipe nationale. Tu as fait ta première apparition en Seleção en octobre 2018 contre l’Ecosse. Qu’est-ce que ça fait de découvrir l’équipe nationale à 27 ans ?

J’avais déjà été sélectionné une fois avant celle-ci, mais je n’avais pas joué. Le premier appel fait plaisir, j’en ai eu des larmes aux yeux. C’est mon travail, ma transpiration, c’est quelque chose que j’ai mérité et que personne ne m’a donné. Ceci dit, je le dois aussi à mes coéquipiers de Montpellier. A cette époque, tout allait bien, on était l’une des meilleures défenses du championnat, ça m’a permis de me faire remarquer.

Et comment ça se passe, en Seleção ?

Au début, tu te sens intimidé, tu vois des joueurs de City, de Barcelone … Tu te sens un peu inférieur, mais quand tu entres sur le terrain, tu regardes les autres et tu te dis « ok, je joue à Montpellier, mais t’es pas plus fort que moi et je vais te le montrer ». Je me disais qu’à l’entraînement, chaque personne qui jouait contre moi était mon adversaire. Evidemment, je faisais attention à ne blesser personne, mais j’étais en compétition, je voulais montrer que je n’étais pas là par hasard.

On est actuellement dans une période de transition en défense centrale au Portugal, avec des joueurs comme Pepe ou José Fonte qui se rapprochent de la fin de leur carrière, et une nouvelle génération de jeunes défenseurs centraux comme Eduardo Quaresma ou Diogo Leite qui émerge. On a vu que cette période de transition avait ouvert des portes a des joueurs comme Domingos Duarte ou Ruben Semedo, qui ont récemment été appelés. Est-ce que tu te dis que toi aussi, tu as un coup à jouer, et que c’est le moment où jamais pour revenir en Seleção ?

Je ne regarde pas trop les autres. Si un joueur est appelé, c’est que c’est mérité. Qu’il soit vieux ou jeune, c’est pareil. Si Pepe et José Fonte sont comme Hilton, je suis bien dans la merde, il me reste 6 ans à attendre (rires). S’ils sont là, c’est qu’ils méritent. Si un jeune de 20 ans est appelé, bravo à lui. Je suis supporter du Portugal avant tout. Je ne peux pas dire que j’aurais dû être appelé à la place d’un autre. C’est comme ça, il faut respecter les décisions, ça fait partie du jeu. Je suis présélectionné à chaque fois, ça veut dire qu’ils ont encore un œil sur moi.

Si, à 14 ans, on m’avait dit que 15 ans plus tard je serais régulièrement présélectionné, je n’y aurais pas cru. Même quand je ne suis pas appelé, je peux dire que je fais partie du lot des défenseurs centraux suivis attentivement par la Seleção. C’est une fierté.

Est-ce que le fait d’avoir fait ta carrière à l’étranger et d’être probablement plus connu en France qu’au Portugal diminue, selon toi, tes chances d’être appelé en Seleção ?

Je ne pense pas. Par contre, je pense qu’il y a le poids du maillot et de la compétition. Par exemple, Domingos Duarte joue à Grenade, et va jouer la Ligue Europa, et Ruben Semedo va jouer la Ligue des Champions avec l’Olympiakos. Ça, ça compte. Mais on ne sait jamais, on travaille, on bosse. Il faut se concentrer sur le présent.

Est-ce un regret d’avoir si peu joué dans le championnat portugais durant ta carrière ?

Non. Aucun regret. Je ne regrette aucune décision que j’ai prise dans ma carrière. Peut-être que si j’étais resté au Sporting, je n’aurais jamais connu la Seleção. On ne peut pas savoir. J’ai dû faire un chemin un peu plus long que d’autres pour en arriver là, mais je récolte le fruit de mon travail.

Toute l’équipe Trivela tient à remercier Pedro Mendes pour son temps et sa sympathie, ainsi que l’ensemble du MHSC qui nous a permis de vivre cet échange.

Crédit photo : IconSport

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